Page créée le 18 avril 2019
mise à jour le 2 avril 2020


Lectures

Quels père ? Quels fils ?
Evelyne Sullerot, Editions Fayard, 1992

S’il faut n’en lire qu’un c’est ce livre là !

Evelyne Sullerot, sociologue, militante féministe et co-fondatrice du planning familial s’est intéressée à la condition paternelle. Elle a publié en 1992 ce qui demeure encore aujourd’hui le meilleur ouvrage sur la question. Ce livre n’a – hélas – quasiment pas pris une ride. Seule la loi de 2002 sur la résidence alternée et l’autorité parentale conjointe est venue depuis constituer une très relative avancée. Les causes et effets qu’analyse Evelyne Sullerot avec sa rigueur de sociologue et la pertinence de son regard sachant embrasser – qualité rare – les problématiques des hommes comme celles des femmes, restent presque trente ans plus tard d’une actualité éclatante.

Paternités imposées
Mary Plard, Editions Les liens qui libèrent, 2013

Mary Plard, avocate et féministe engagée, confrontée à des hommes qui lui demandent de les défendre dans des situations de paternités imposées, se laisse bousculer dans ses convictions. Elle écoute ces hommes, entend leur désespoir et leur souffrance, touche du doigt le piège dans lequel ils sont tombés, le piège dans lequel une femme les a fait tomber. Le livre met l’accent sur le cheminement de l’auteure, sur ses réflexions et tensions entre activisme féministe et reconnaissance de la situation tragique de ces hommes trompés, trahis, violés, sur son envie de les aider.

Ce livre est intéressant tout d’abord parce qu’il est un rare témoignage sur cette question tabou des paternités imposées ; même si l’accent est plus mis sur le cheminement de l’auteure que sur les témoignages eux-mêmes.

Ce livre est intéressant aussi pour les réflexions et questionnements que porte Mary Plard sur la paternité, la maternité, l’égalité (ou plutôt les inégalités) entre père et mère, leur inscription dans la loi et dans les pratiques judiciaires.

Ce livre est intéressant enfin dans la tension qui parcourt tout l’ouvrage entre féminisme et reconnaissance de la souffrance de ces hommes dont la paternité a été volée par une femme. Tension que Mary Plard ne surmonte pas complètement, persistant dans les non dits du texte à considérer, en creux, les hommes comme suspects par défaut de séduire des femmes pour les délaisser. Mary Plard n’échappe pas complètement à la tentation morale qu’elle dénonce pourtant tout au long du livre. En particulier, elle ne va pas jusqu’à reconnaître explicitement à ces hommes un statut de victime, et à ces femmes un statut de coupable. Cela en dit long sur la prégnance des tabous que l’auteure dénonce mais desquels elle-même ne s’extrait pas entièrement.

Pourquoi Mary Plard s’est-elle sentie obligée d’ajouter à son livre le portrait d’un homme pervers, manipulateur, décrit en un personnage particulièrement odieux ? Bien sûr il existe des hommes pervers, et il existe des femmes perverses. Mais le portrait de Didier dans ce livre (chapitre V) n’est-il pas là pour satisfaire la bonne conscience de la militante féministe, et rappeler le besoin impérieux de désigner l’homme comme forcément coupable en dernier ressort ? Car quel en est le message subliminal ? Oui, les paternités imposées existent. Oui, cela est d’une gravité extrême et provoque des souffrances insupportables. Mais voyez Didier ! quelle ordure celui-là ! Le chapitre Didier vient à point nommé contrebalancer et contredire subjectivement le message objectif du livre. Et le lecteur de refermer le livre sain et sauf de sa bonne conscience : les cas de Paul, Georges, John, Moshé certes interpellent ; c’est bien triste pour eux ; compatissons un instant. Mais vous savez, il y a surtout tous ces salauds qui profitent des faibles femmes…

Des hommes sur le fil. La construction de l’identité masculine en milieux précaires
Pascale Jamoulle, Editions La Découverte, 2005

L’anthropologue Pascale Jamoulle a enquêté dans les cités déshéritées du Hainaut belge. Elle s’est intéressée au vécu des hommes de cet ancien bassin minier où le milieu ouvrier qui précédemment structurait la société a laissé place au chômage et à la précarité. Ce livre est une rare étude qui s’intéresse aux hommes et à leur parole. D’autant plus rare que Pascale Jamoulle a su éviter les préjugés misandres et les condamnations a priori souvent appliquées d’emblée à tout ce qui relève du masculin. La question de la paternité y occupe une part importante.

L’état des lieux qui nous en est dressé est effroyable :
– structure démographique « des états de guerre, où les hommes sont partis au front ». Les familles dites monoparentales étant prioritaires dans l’attribution des logements, peu d’hommes adultes vivent dans la cité.
– hommes fragilisés à l’extrême dans leur rôle de pourvoyeur familial. Le chômage, la précarité, l’insécurité et la violence des business illégaux ont anéanti l’ancienne fierté ouvrière de ceux qui apportaient le salaire à la sueur de leur front et faisaient vivre la famille. L’homme pourvoyeur de ressources a été remplacé par les aides sociales (l’État comme substitut du père).
– hommes passagers clandestins du logement et du foyer. Les avantages sociaux accordés aux mères isolées font que des hommes déclarent ne pas habiter la cité, perdant par là-même leur légitimité institutionnelle, mais perdant surtout une part importante de leur autorité et de leur légitimité auprès des enfants et de la femme. A l’occasion d’une crise de couple, ils sont fréquemment « mis à la porte » sans aucun recours autre que faire profil bas et tenter de négocier leur retour au foyer. 
– Matrifocalité des foyers. Ce sont le plus souvent les femmes qui exercent le pouvoir au sein du foyer ; pouvoir qui confine à la toute-puissance de par l’anéantissement des pouvoirs traditionnellement masculins. Pascale Jamoulle relève à plusieurs reprises que des pères sont verbalement très disqualifiés par les mères, y compris auprès de leurs enfants.
– hommes disqualifiés dans leur rôle de père. L’homme, qui n’apporte plus le salaire familial, ne représente plus non plus l’autorité auprès des enfants qui savent bien la précarité de sa situation auprès de la mère et auprès d’eux.
– hommes réduits aux rôles de beaux-pères interchangeables. Dans beaucoup de foyers le père est absent. Des hommes, éloignés de leurs enfants, deviennent beaux-pères auprès d’autres enfants au sein d’un foyer dans lequel leur position est plus fragile encore.
– absence de modèles masculins auprès des jeunes. Les jeunes grandissent entre foyer matrifocal dominé par la mère, hommes adultes rares et décrédibilisés, et violence de l’école de la rue et des relations entre pairs.
– une quasi « guerre des sexes ». L’image des jeunes gens apparaît très dégradée auprès des jeunes filles (en particulier du fait de la violence exercée par les « bandes de quartier » constituées essentiellement de jeunes garçons). L’image des hommes adultes, passagers clandestins éjectables des foyers, apparaît elle-aussi très dégradée. Et Pascale Jamoulle de s’interroger : « […] cette image de l’homme risque de créer des dommages transgénérationnels. Comme femme, plus tard, comment [une jeune fille] pourra-t-elle laisser la place à un homme pour être père de ses enfants ? »
– Effets pervers des services sociaux, qui, en venant en aide aux mères et aux enfants disqualifient dans le même mouvement les pères incapables d’assumer leur rôle traditionnel de protecteur et de pourvoyeur.
– Effets pervers de la justice et cercles vicieux. Des hommes cèdent aux business illicites pour tenter d’apporter l’argent nécessaire à leur famille qu’ils ne peuvent trouver autrement. Lorsqu’ils sont incarcérés, le lien se rompt avec leurs enfants. Si la femme refuse de les « reprendre » en sortie de prison, ou les a remplacé par un beau-père, ils restent impuissants. Lorsqu’ils ont une pension alimentaire à payer, les dettes s’accumulent pendant les périodes de prison, les poussant ensuite toujours plus vers les business illicites seuls sources de revenus.

Bien sûr, tel que décrit ci-dessus, le tableau est exagérément noir. Beaucoup de jeunes « s’en sortent », et tous fort heureusement ne tombent pas dans la délinquance et ses cercles vicieux. Il en ressort cependant que la condition des hommes dans ces quartiers, la construction du masculin et son image, les bases sur lesquelles se constituent et évoluent les couples parentaux, sont très dégradées : « Dans de nombreux foyers […] il y a maintenant une ou deux générations que les pères n’assument pas leurs enfants. […] Le lien d’attachement, la responsabilité paternelle ne se transmettent plus. Ils ne s’encodent pas dans la personnalité sociale des hommes.  […] Le vide de la fonction du père s’est transmis dans le code moral de la jeune génération. » 

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